Comment se comporter en interview ? (2)

lundi, septembre 28, 2009 Posté par Eric Tenin


Voici le second volet du sujet consacré à l’interview (le premier se trouve ici). Il s’agit toujours de conseils, pas d’un examen… Inutile de cocher chaque case et de compter les points à la fin de votre échange. Aussi, rappelez-vous que les journalistes sont des gens comme tout le monde (je vous assure…) ; ils aiment que l’on s’intéresse à eux. Montrez-leur que vous avez lu quelques uns de leurs articles, que vous partagez – ou pas – tel ou tel point de vue évoqué dans leur édito, leur blog… (notez au passage que ça marche aussi pour les recruteurs, votre supérieur hiérarchique, votre inspecteur des impôts ;-) ). Autre conseil de base, mais rarement appliqué : écoutez avant de répondre à une question. Non seulement c’est plutôt incorrect de commencer à répondre avant que votre interlocuteur ait fini de poser sa question, mais en outre vous risquer de fournir une réponse incomplète ou pire... d'en dire plus que ce qu'il vous était demandé ! Un conseil : reformulez de temps en temps la question qui vient de vous être posée pour éviter tout emballement.



Pendant l'interview


Ne considérez jamais que vous allez faire l'objet d'un article
Je commence par ce point, car j’estime que c’est le plus important : ne prenez jamais pour acquis qu’un journaliste qui vous interviewe va forcément écrire un article sur vous ou votre activité. Je vous assure qu’il n'y a rien de plus horripilant que de s'entendre dire « c'est pour quand votre article ? » ou alors « ça paraît à quelle date ? » Gardez à l’esprit que nous interviewons des dizaines de personnes par mois, nous ne sommes jamais sûrs d'écrire sur tel ou tel sujet, et surtout nous ne maîtrisons pas le calendrier. Je ne le répèterai jamais assez : pensez que vous êtes en train de proposer un produit à un acheteur, sauf qu’ici, il s’agit d’acheter de la « matière à article ».

Installez rapidement la confiance
Lorsque l’on a un peu d’expérience, on s’aperçoit assez rapidement lorsqu'un interlocuteur ment ou essaie d’évacuer un point problématique. Je vous conseille de ne pas laissez un journaliste deviner de lui-même vos points faibles. Il n’y a rien de tel pour l’inciter à appuyer là ou ça fait mal. N'hésitez pas à avouer quelques faiblesses, mais justifiez-les :

Reconnaissez par exemple : « Notre chiffre d'affaires de cette année a été légèrement inférieur à celui de l'année dernière, mais c'est largement dû à la conjoncture actuelle... » ou alors « effectivement ce produit s'est beaucoup moins vendu que ce que nous espérions, mais nous allons en mettre un nouveau sur le marché qui corrige ses défauts, dès le mois prochain... »


Rappelez-vous : plus vous semblerez digne de confiance et plus le journaliste sera « de votre côté ».

Dites ce que vous voulez « faire passer » le plus rapidement possible
Puisque vous avez préparé vos « message-clés » à l'avance (voir précédent post), essayez de les placer avant que le journaliste vous embarque sur un terrain « qui vous intéresse moins ». De cette façon vous ne quitterez pas l'interview frustré en pensant « j'aurais dû dire ceci ou cela ». Attention, ne donnez pas non plus l'impression de ne pas répondre aux questions ; rappelez-vous qu'un journaliste n’est pas intéressé par quelqu’un qui « communique », mais par quelqu’un qui informe et « se livre ».

Reformulez vos messages-clés pendant l'interview
Il ne s'agit pas de répéter bêtement le même argument, mais de réaborder le sujet plusieurs fois sous des angles différents afin de souligner leur importance. Ainsi, si l'un de vos message-clés concerne votre fort investissement dans les R&D et que vous avez déjà dit « nous consacrons 3% de notre CA à la R&D, ce qui est très élevé pour une entreprise de notre secteur. » Revenez-y au cours de l'interview en illustrant le fait :

Par exemple : « Grâce à notre fort investissement dans les R&D nous avons développé deux types de décodeurs pour la télévision que nous avons réussi à vendre à des opérateurs indiens et chinois. »


Fournissez des réponses « avec de la chair »
C’est sans doute l’équation la plus difficile à résoudre : vous cherchez à faire parler de vous en bien, le journaliste cherche de la matière pour un article… Or si vous ne lui livrez que des éléments « publicitaires » il n’y trouvera aucun intérêt. Je ferai un post ultérieur sur ce sujet car il est très important ; j’ai beaucoup d’interlocuteurs qui ont du mal à comprendre pourquoi l’info qu’ils me donnent ne peut pas faire l’objet d’un article en soi. Je veux expliquer cela bien en détail.

Citez des sources crédibles
Chiffres de ventes, parts de marché, études d’image… Sans sources vérifiables, il nous est impossible d’accréditer vos dires. Cela peut provoquer 2 effets : soit nous passons l’information que vous délivrez sous silence alors qu’elle est peut-être vraie, soit nous trouvons une formule du type « selon Mr Untel, le chiffre d’affaires de la filière aurait augmenté de X% » ce qui semble implicitement dire « il a dit ça, mais on ne le croit pas forcément… ». Pas très bon pour votre image. Bref, ne dites pas :

On nous crédite généralement de 10 % de parts de marché » mais dites L'institut X, lors de sa dernière enquête, nous a attribué 3,5 % de part de marché.

Si vous n'avez pas de source "officielle" et "indépendante" à citer, abstenez-vous.

Reprenez avec tact les assertions erronées
Ne laissez aucune idée fausse s'installer. A la question : On dit que votre filiale pourrait être prochainement fermée ? Répondez Effectivement j'ai entendu cette rumeur, cela me semble fort peu probable dans la mesure où nous avons connu un taux de croissance de 1% cette année, ce qui est très honorable pour la période actuelle. Nous sommes la filiale la plus rentable après celle de l'Allemagne et notre maison mère vient de nous envoyer les business plan pour les 5 années à venir... » N’hésitez pas à retourner la question : « Avez-vous des preuves comme quoi cette rumeur serait fondée ? »

Gardez toujours votre sang froid
Il suffit que vous montriez votre agacement pour que vous trahissiez votre embarras et que vous incitiez votre interlocuteur à être plus agressif. L'attitude la pire que vous puissiez adopter, c'est le mépris.

Souvenez vous que tout ce que vous direz peut-être retenu contre vous...
Je déteste le fameux « off », lorsqu’un interlocuteur me dit « je vous dis ça  mais ne le publiez pas... », cela me met toujours mal à l’aise car je finis par ne plus savoir ce qui est publiable et ce qui ne l'est pas. Si vous voulez que quelque chose ne soit pas mentionné, gardez le pour vous.

Ne parlez pas de votre budget publicitaire
Vous êtes peut-être persuadé du contraire, mais les journalistes ne savent jamais qui va annoncer dans leur support. Il n’y a donc jamais – sauf dans des médias très verticaux où le nombre d’annonceurs est tellement réduit qu’il faut « les ménager » - de collusion entre la pub et la rédac – ou en tout cas pas dans le sens pub vers rédaction, j’y reviendrai ultérieurement. Lorsqu’un de nos interlocuteurs déclare pendant une interview « je compte prendre une page de pub dans le dossier pour lequel nous nous voyons », ça jette un sacré froid… Le journaliste ne sait plus quelle attitude adopter. La plupart du temps il se montrera hostile pour affirmer son indépendance…

Ne dites pas "No comments" !
Une question qui reste sans réponse montre votre embarras et donne envie de creuser. Si vous êtes gêné pour répondre, ne fermez pas la porte dans explication. Par exemple, à la question :


« Comment se fait-il que vous ne publiez pas vos résultats chaque année comme toutes les autres entreprises ? » Répondez : « Lorsque nous nous installons dans un pays, nous avons l'habitude de ne rien publier pendant les trois premières années. Dans un an, vous verrez, nous publierons nos premiers chiffres. »


Ne parlez pas à la place des autres
Vous n'êtes pas le porte parole de vos clients, de vos concurrents ou du ministère de l'économie : à la question  :

 "Que pensent généralement vos clients du produit untel ?" Répondez "Nous n'avons reçu aucune réclamation, mais le plus simple c'est de leur demander vous même ; je tiens la liste de nos principaux clients à votre disposition". Ne parlez pas non plus à la place des sociétés avec lesquelles vous avez passé un accord. Renvoyez toujours le journaliste vers l'interlocuteur direct.


Ne mentionnez pas vos concurrents
Lorsqu’un journaliste enquête sur un terrain qu’il maîtrise mal, il connaît souvent les principaux acteurs du marché mais sans avoir une idée précise du positionnement de chacun. En revanche, il a peu de chance de connaître les plus petits intervenants, ceux qui sont précisément vos concurrents directs ;-) Inutile de lui faciliter la tâche en listant la plupart des intervenants du marché…

Rendez-vous prochainement pour le 3ème volet consacré aux « trucs de pro en interview ».
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4 comments:

  1. sauvegarde a dit…

    On viens juste de "subir" une interview d'un journal local. C'est toujours un peu délicat, on a envie de faire passer des messages mais sans trop embrouiller l'interlocuteur. Dommage qu'on ai pas eu cet article avant. Mais il semble qu'on a pas été si mauvais, l'article est sortis aujourd'hui et il nous satisfait plutot.

  2. Cn a dit…

    Hello Eric, tout d'abord je dois dire que je suis fascinée par la précision de tes articles et l'honnêteté intellectuelle avec laquelle tu les rédiges. Fasinee par la somme de travail que cela represente aussi :-).
    J'appprécie donc beaucoup ce blog que je suis régulièrement: très enrichissant.
    Si j'étais étudiante en journalisme (ce qui n'est pas mon cas) voire journaliste junior qui se lance dans le métier (une reconversion?), je pense que je te demanderais un coaching personnalisé! Hors de prix!!!!

    Et je suis persuadée que les conseils que tu fournis sont applicables, facilement transposables à bien d'autres domaines que celui de la presse. Toute relation de services, client/fournisseur, toute relation recruteur/candidat, vendeur/acheteur peut bénéficier de cet éclairage.

    Un peu de technique ne peut jamais faire de mal ;)
    A suivre donc!

  3. Euclide a dit…

    Je viens de découvrir votre blog. Je le trouve très enrichissant. Chapeau! et bonne continuation

  4. Blabla a dit…

    Sympa, intéressant, et amusant à lire pour un journaliste, qui fait aussi un peu de communication et commence quelques cours dans ce domaine! Merci. Cordialement

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