Oser annoncer sa fin dans un communiqué

samedi, août 29, 2009 Posté par Eric Tenin

Grande classe ! Début août j'ai reçu un communiqué de Brozengo, un "moteur de recherche local de bonnes affaires et de magasins", autrement dit un comparateur de prix dans les boutiques "brick and mortar" comme on disait en 2000. L'idée était intéressante, mais a priori elle n'a pas fonctionné, puisque le site annonçait précisément par le présent communiqué sa fermeture. Et c'est justement là où je veux en venir... Les entreprises sollicitent pour un oui ou pour un non lorsque les choses vont bien, elles sont beaucoup moins promptes à le faire lorsque la situation est moins reluisante. On peut le comprendre, certes, car personne n'a envie de claironner une baisse de chiffre d'affaires, de mettre sur la place publique un plan social, ni d'annoncer le départ d'un associé. Et pourtant j'ai apprécié recevoir ce communiqué pour plusieurs raisons :

  • Il porte un éclairage intéressant sur le monde des start-ups ; non il n'est pas uniquement composé d'adolescents boutonneux qui lèvent des millions et réussissent à tous les coups,
  • Il assoie l'honnêteté et la droiture des dirigeants : ceux qui assument un tel communiqué (Grégory Ogorek et Jean-Michel Maurer) ont du courage. C'est - aussi - ce que l'on demande à des entrepreneurs. Sans oublier qu'ils ont également la délicatesse de remercier au passage tous ceux qui les ont aidés, actionnaires compris.
  • Il montre qu'à une autre période le site aurait pu rencontrer du succès, au travers d'une "timeline" qui récapitule les principales étapes du développement. Au passage on apprend quelque chose sur léconomie des start-ups, c'est ce qu'on demande à un communiqué.
  • Il laisse une image de "propre et net". La prochaine fois que je rencontrerai ces noms, j'aurai un a priori positif.
En dehors de l'impression que j'en ai retiré personnellement, j'ai voulu savoir pourquoi, eux, avaient envoyé ce communiqué. J'ai donc posé quelques questions à Jean-Michel Maurer :

Pourquoi annoncer la fermeture de sa boîte dans un communiqué, alors que généralement les entreprises font profil bas lorsqu'elles arrêtent une activité ?
Nous avons toujours été transparents avec les partenaires, les collaborateurs, les actionnaires et les internautes à chaque étape du développement de Brozengo. Aujourd’hui nous prenons une décision importante qui correspond à nos valeurs. De nombreuses entreprises espèrent un rebond et s’enfoncent doucement mais surement avec des problèmes de trésorerie, et donc des problèmes avec leurs fournisseurs ou leurs salariés non payés. Avec mon associé, Grégory Ogorek, nous avons décidé d’arrêter l’aventure Brozengo alors qu’il restait une somme importante en trésorerie ce qui nous permet de payer et finaliser nos contrats et engagements avec les partenaires et les collaborateurs mais aussi de rendre une partie des fonds à nos actionnaires.

N'avez-vous pas peur que ce communiqué amplifie l'aspect "il n'a pas réussi", or on sait qu'en France l'échec a tendance à coller à la peau.
En effet, pendant longtemps en France, un entrepreneur qui échoue porte l’étiquette de l’échec (mais en même temps un entrepreneur qui réussi devient aussi une cible car il a gagné de l’argent, on a parlé de lui, etc.) Mais les mentalités évoluent, le nombre de création d’entreprise est en progression constante et le nouveau statut d’auto-entrepreneur a accentué cette tendance. Créer une entreprise est une expérience très enrichissante qui vous permet de développer des compétences et connaissances dans chaque domaine de gestion (finance, marketing, commercial, technique, management) et d’avoir une vision à 360. Surtout, vous êtes responsable de vos actes et de nombreuses sociétés (partenaires) et personnes (collaborateurs) dépendent de vous.
Le fait d’avoir communiqué ouvertement sur la fin de l’aventure de Brozengo avait pour objectif de clarifier la situation : nous avons pris la décision de fermer, nous n’étions pas en dépôt de bilan. C’est un choix et une décision réfléchie.
Nous avons bien entendu imaginé et tenté de nombreuses solutions alternatives pour développer et pérenniser l’activité mais à un moment il faut savoir être capable de s’arrêter.
Par ailleurs, nous espérons aussi montrer qu’il y a un problème de financement en France ce qu’on appelle l’equity gap. En effet en amorçage vous faites appel à du Love Money ou des Business Angels lorsque vous avez besoin de quelques milliers d’euros jusqu’à 500 000 euros. Ensuite vous vous tournez vers des fonds d’investissement, des familiy office, des fonds ISF lorsque vous recherchez des sommes supérieures à 2 millions. Selon que vous êtes en phase de capital risque ou de capital développement, plusieurs types de financement existent. Par contre, lorsque votre chiffre d’affaires est faible et que vous besoin de financement se situe entre 500 000 et 2 millions d’euros, en France, il n’y a personne pour financer les entreprises qui sont dans cette phase. C’est ce qu’on appelle l’equity gap.
Il faut que certains acteurs (public ou privé) se positionnent pour accompagner les entreprises qui sont dans cette phase et elles sont nombreuses. Pourtant certaines d’entre elles sont vraiment sur des sujets intéressants et porteurs mais elles ont besoin de temps et d’argent avant de dégager les premiers bénéfices.

Quelles retombées en attendez-vous ?
Nous n’attendons aucune retombée particulière. Nous avons voulu être transparent et communiquer de façon ouverte et officielle pour éviter les rumeurs sur notre situation. Maintenant, nous n’avions pas anticipé que l’information serait reprise et intéresserait autant d’acteurs media (JournalDuNet, L’Express/L’entreprise.com, NetEco, e-Commerce magazine etc.). De nombreux entrepreneurs nous ont contactés pour nous féliciter d’avoir pris cette sage décision et aussi pour nous encourager. Enfin, plusieurs concurrents ou personnes qui travaillent sur des projets similaires nous ont contacté pour en savoir plus car je cite l’un d’entre eux « si un acteur leader comme Brozengo a décidé de cesser son activité, comment une start-up en création qui n’a pas fait encore la moitié du chemin pourrait réussir sur ce créneau ? ».D’autres enfin, s’intéressent aux actifs de Brozengo pour reprendre et développer l’activité avec des moyens conséquents… c’est à l’étude.

Retrouvez Jean-Michel Maurer sur son blog.

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5 comments:

  1. Un entrepreneur presque dans le même cas ! a dit…

    Alors là effectivement chapeau. Personnellement je ne ferais jamais un tel communiqué parce que j'aurais trop peur que ça me colle à la peau.

    Je dois dire que les arguments développés dans l'interview sont assez convainquants, j'espère que je croiserai ce monsieur un jour, car ça me semble un type "bien".

  2. Stephane Allard a dit…

    Effectivement, bravo aux dirigeants de Brozengo qui ont pris deux décisions courageuses :
    1-Arrêter avant que les conséquences ne soient trop graves
    2-Annoncer leur décisions

    A ce stade, je ne pense pas que l'on puisse parler d'un échec pour Brozengo. Visiblement il n'y a pas eu de grosses ardoises laissées et les dirigeants de cette start-up ont maintenant une expérience valorisable à exploiter dans d'autres entreprises ou sur d'autres projets.

  3. Nicolas Chevallier a dit…

    Je suis l'aventure Brozengo depuis le début car je trouve l'idée intéressante, et qu'à sa sortie plusieurs acteurs étaient (et sont toujours) en concurrence.

    Dommage! Le communiqué est clair, mais il ne donne pas les vrais raisons de l'arrêt du service. Est ce que Brozengo est sorti trop tôt? Le marché n'était pas prêt?

  4. Anonyme a dit…

    Le concept est génial ! J'ai cherché plus d'infos et a priori à part des sites dédiés au high tech et quelques blogs, je n'ai pas vu beaucoup d'articles malgré des communiqués plutôt sympas.

    Dommage car ce type de moteur est particulièrement intéressant à l'heure ou les services à la personne (travaux, nounous, baby-sitting, etc.) et la revalorisation du commerce de proximité explosent. Cela aurait mérité un vrai coup de projecteur de la part des grands médias ayant pignon sur le web.

  5. Green Islam a dit…

    Merci Eric pour cette info.
    Je suis vraiment touchée par cette approche, et comme toi, ça me laisse un sentiment très positif vis-à-vis des dirigeants.
    Une bonne pratique à noter.

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